Thomas Burelli

Sur quoi êtes-vous en train de travailler ? Sur quelles idées, quels projets de recherche ? Sur quoi porte votre recherche ?

Mes recherches portent principalement sur les collaborations qui se nouent entre les scientifiques et les communautés autochtones. Je m’intéresse plus particulièrement aux projets de recherche qui ont pour objet l’accès aux savoirs autochtones associés à la biodiversité (par exemple les savoirs botaniques médicinaux). Ces savoirs sont très utiles aux scientifiques notamment pour identifier des plantes d’intérêt et, le cas échéant, développer des innovations biotechnologiques. Ces savoirs ne peuvent néanmoins pas être utilisés n’importe comment, par exemple dans le recueil du consentement préalable libre et éclairé de leurs détenteurs. 

Dans ce domaine, mes recherches comportent deux axes :

  • Tout d’abord, l’analyse des relations entre les chercheurs et les autochtones afin d’identifier d’éventuels cas de biopiraterie, c’est-à-dire des situations d’usages abusifs des savoirs traditionnels. Il peut s’agir par exemple de la divulgation de savoirs sans l’autorisation des détenteurs dans un ouvrage ou encore le dépôt d’un brevet sur une innovation liée à des savoirs traditionnels sans l’accord des détenteurs et sans partage des droits avec eux.
  • Ensuite, l’étude des pratiques innovantes qui émergent de manière plus ou moins visible dans le monde. Il peut s’agir par exemple de codes éthiques ou encore de contrats. Je recherche alors les meilleures pratiques en vue de la mise en œuvre de relations équitables et respectueuses entre les chercheurs et les autochtones. Je travaille alors avec ces acteurs au développement d’outils modèles.

J’ai également un autre volet de recherche qui me tient particulièrement à cœur. Je développe avec mes collègues Alexandre Lillo et Zoé Boirin Fargues des jeux de rôle ou des simulations en lien avec le droit de l’environnement. Il s’agit pour nous de créer des activités qui permettent à différents publics, par exemple des étudiants, d’apprendre le droit et son usage de manière ludique. Nous avons en effet remarqué que ces simulations encouragent les étudiant(e)s à participer et à s’impliquer énormément dans la résolution des problèmes complexes que nous leur soumettons.

Quel est le volet de votre recherche que vous préférez ?

J’aime tout particulièrement le travail d’enquête minutieux que je dois réaliser dans le cadre de mes recherches, par exemple pour identifier des cas de biopiraterie. Il faut parfois remonter loin dans le temps, retrouver les différentes pièces du puzzle et les assembler avant de communiquer. Il s’agit alors d’aller où personne ne s’est aventuré jusqu’à présent pour diverses raisons et d’aborder des cas particulièrement sensibles.

J’aime également la recherche de nouveaux instruments d’encadrement des relations entre chercheurs et autochtones. Chaque outil que j’identifie est une source d’émerveillement à propos de la capacité des acteurs sociaux à réguler leurs relations. J’aime cette idée de construire une collection la plus large possible d’instruments comme les codes éthiques ou les accords de collaboration. Il s’agit en quelque sorte d’une recherche d’artefacts méconnus et sous-estimés que j’aime énormément. 

Quels sont les publics de votre recherche ?

Je m’adresse d’abord aux chercheurs et aux communautés dont j’étudie les pratiques. C’est également à eux que je propose de travailler à la création d’outils innovants.

Je m’adresse également au public au sens large dans le cadre des révélations de cas de biopiraterie. Il s’agit alors d’attirer l’attention de l’opinion publique sur ces situations d’usages abusifs.

Si vous deviez choisir deux contributions de votre travail qui vous rendent fier, lesquelles nommeriez-vous ?

La première contribution qui me rend très fier est celle de la révélation de plusieurs cas de biopiraterie en Nouvelle-Calédonie et en Guyane française. Avec le concours d’une organisation non gouvernementale, nous avons attiré l’attention sur plusieurs cas et nos démarches ont eu de nombreux impacts. Un brevet en lien avec une plante calédonienne et des savoirs traditionnels Kanak a ainsi été abandonné. Il avait été déposé au seul bénéfice d’un institut de recherche français et sans le consentement de la Nouvelle-Calédonie et du peuple Kanak.

En 2015, nous avons révélé un cas similaire en Guyane. Celui-ci a entrainé la mobilisation d’une grande partie de la société civile guyanaise, mais également celle des parlementaires et de certains ministres français. Nos révélations ont conduit à une profonde remise en question des pratiques des chercheurs auprès des communautés autochtones en France. L’institut de recherche impliqué a également été contraint d’annoncer la négociation d’un accord de partage des avantages avec la Guyane et les populations autochtones.

Je suis également très heureux d’avoir pu amorcer un dialogue avec une importante entreprise française à propos de brevets qui ont été déposés sur des plantes calédoniennes et grâce à l’apport de savoirs Kanak, mais encore une fois sans l’accord du territoire et des Kanak. Nous avons pu envisager des retours et des mesures compensatoires ce qui est une première en France pour une entreprise privée.

Je suis enfin particulièrement fier d’avoir contribué à la restitution d’une base de données de savoirs botaniques Kanak en 2016. Je suspectais l’existence d’une base de données constituée dans les années 1970 sur les savoirs botaniques Kanak. Lors d’une mission en Nouvelle-Calédonie en 2015, j’ai retrouvé cette base de données qui n’avait jamais été partagée avec les Kanak (ces derniers n’en connaissaient pas l’existence). J’ai alors alerté le directeur de l’institut de recherche où étaient conservés ces savoirs sur les risques de ne pas les rendre. Finalement en 2016, 1171 fiches ethnobotaniques regroupant plus de 4000 savoirs botaniques ont été rendues au Sénat coutumier et à l’Agence de Développement de la Culture Kanak.

Qui sont vos mentors ? De quelles manières vous ont-ils inspirés ?

C’est une question que j’aimerais que mes étudiant(e)s me posent, car j’ai eu (et je continue d’avoir) des mentors qui m’ont profondément transformé de mille manières. J’aime partager les anecdotes qui nous lient. De cette manière, si je peux inspirer un tout petit peu mes étudiant(e)s de la même façon que je l’ai été, je suis alors la personne la plus heureuse au monde.

Quels sont les aspects de votre recherche qui vous ont le plus surpris ?

J’ai d’abord été surpris dans certains cas d’entendre des représentants autochtones dans l’outre-mer français me dire qu’il n’était pas possible d’agir sans l’intervention de l’État pour encadrer les relations avec les chercheurs. J’ai ressenti une sorte de résignation. Celle-ci a néanmoins pu être surmontée notamment en partageant les expériences canadiennes et en montrant par l’exemple qu’il est possible pour les communautés d’agir. Ceci a renforcé ma conviction de l’importance des alliances transnationales pour les peuples autochtones afin de mutualiser les expériences et les ressources.

J’ai également été très surpris par les réactions d’une partie des acteurs du milieu de la recherche en France suite aux révélations de biopiraterie dans l’outre-mer français. Si plusieurs chercheurs nous ont soutenus, nous avons également été confrontés à des représentants qui ont dans un premier temps nié tout manquement ou toute pratique abusive. L’institut de recherche concerné par les révélations s’est notamment retranché derrière ses missions et ses valeurs pour réfuter la possibilité même de pratiques de biopiraterie de la part de ses chercheurs. Plutôt que de reconnaître des manquements et de faire amende honorable, l’institut a cherché par tous les moyens à protéger sa réputation et à s’afficher comme une institution irréprochable. Cela l’a conduit a mobilisé des arguments particulièrement choquants vis-à-vis des communautés, de leurs savoirs et de leur apport à la connaissance. En raison de cette posture, les liens entre les acteurs de la recherche et les communautés sont aujourd’hui très distendus, lorsqu’ils ne sont pas tout simplement rompus.

Nous avons également reçu beaucoup d’attaques personnelles. Lorsque j’ai commencé à travailler sur ces problématiques, j’étais simplement étudiant au doctorat. Certains chercheurs en ont profité pour me menacer directement et ont tenté de faire pression sur moi par l’intermédiaire de ma superviseure. J’ai été très surpris d’être attaqué si violemment et personnellement pour mes travaux qui ne sont que le résultat de recherches minutieuses et rigoureuses. Je ne considérais pas (et je ne considère toujours pas) faire une recherche « engagée », mais simplement une recherche dans un domaine où il existe évidemment des enjeux politiques, sociaux et économiques très forts. Je pensais un peu naïvement qu’en adoptant une démarche scientifique je pourrais échapper à des attaques personnelles puisque le plus important serait mes résultats et la rigueur de mes démarches.

Quel serait le texte que vous avez produit que vous recommanderiez comme première lecture à quelqu’un qui ne connaît pas encore vos travaux ?

Je recommande d’abord les entrevues que j’ai pu réaliser sur la biopiraterie et sur les façons de s’y opposer. C’est à mon avis la meilleure façon d’appréhender mes domaines d’étude.

BURELLI T. et ROUBY T., (2016) « Entretien : biopiraterie et préservation des savoirs traditionnels » Revue Palabre n. 24, p 34-35. En ligne : https://issuu.com/awa-com/docs/palabre_n__24?e=6279808/35220254

BURELLI T. et AUBERTIN C. (2017) « Pourquoi la recherche publique est-elle parfois accusée de « biopiraterie » ? », Inf’OGM, en ligne : https://www.infogm.org/6135-pourquoi-recherche-publique-accusee-biopiraterie

Comment voyez-vous l’évolution du monde de la recherche dans les facultés de droit ?

J’apprécie déjà énormément le monde de la recherche au sein duquel j’évolue. Je l’aime d’autant plus que j’entrevois des évolutions potentiellement très positives dans le futur. J’imagine notamment une emphase encore plus importante sur le travail d’équipe en recherche en raison de la complexité des sujets de recherche que nous abordons. Cela implique une plus grande coopération entre juristes, mais également d’experts d’autres disciplines. J’apprécie particulièrement de pouvoir contacter des collègues en biologie ou en chimie pour leur demander de l’aide dans le champ de la biopiraterie. Je perçois également un accroissement des échanges internationaux et des collaborations à distance afin de constituer des réseaux étendus de recherche sur certains sujets.

Enfin, une des évolutions les plus importantes qui a commencé à émerger au Canada est le développement des liens plus forts avec les communautés autochtones. Que l’on parle d’attirer des étudiant(e)s et de leur offrir un environnement convivial ou encore d’accueillir à l’université des expert(e)s et des chercheur(e)s autochtones par exemple en les recrutant, il s’agit à la fois d’un impératif urgent, mais également d’une opportunité d’enrichissement de la communauté étudiante et académique.

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